Sud-Kivu/La guerre impacte négativement sur la santé mentale des femmes : Une prise en charge gratuite des victimes est recommandée à l’État congolais

La persistance de la guerre et les conflits armés ne sont pas sans conséquences en province du Sud-Kivu dans l’Est de la République démocratique du Congo. Cette situation affecte depuis plusieurs décennies la santé mentale des femmes, qui sont victimes des troubles de santé tels que, la dépression et l’anxiété souvent exacerbées par la violence et le stress chroniques. Des stress post-traumatiques dus à l’exposition directe à la violence, aux agressions sexuelles ou à la perte de proches sont enregistrés dans différents coins et recoins de cette partie du pays, mettant ainsi leur santé mentale en danger.

*Cris de détresse des femmes victimes de guerre*

ETJ, Ecole Technique des Journalistes pour la formation des journalistes

Madame Claudine Nzigire, habitante de Bukavu qui s’est confiée à Jambordc.info, fait savoir qu’elle mène une vie difficile suite à la guerre.

Cette dernière attend impatiemment la restauration de la paix pour qu’elle puisse reprendre le travail ainsi que son mari.

ETJ, Ecole Technique des Journalistes pour la formation des journalistes

«Depuis la prise de Bukavu, mon mari et moi, nous n’avons pas de travail. Nous mangeons difficilement, nous avons 5 enfants. Chaque fois que je me mets à réfléchir sur la vie que nous menons actuellement, je me sens stressée et il arrive que les nerfs me fassent mal. Je me sens comme si j’étais déjà malade. Cette situation est compliquée et nous ne savons pas quoi faire, parce que tous les projets que mon mari et moi avions pour cette année ne sont pas réalisés à cause du chômage qui nous a frappé depuis le mois de février. Notre souhait est de voir la paix revenir chez nous pour que nous puissions continuer à travailler comme avant », a-t-elle confié.

Même son de cloche pour une autre femme  de Panzi (à Bukavu), Jeannette Asifiwe, veuve et mère de deux enfants, qui indique que sa marchandise a été pillée en février dernier par les personnes non autrement identifiées, lors de la prise de la ville de Bukavu par l’AFC-M23. Cette situation, ajoute-t-elle, a affecté l’économie de sa famille et actuellement, elle est sans occupation, pourtant c’est elle-même qui prend en charge ses enfants.

«  J’étais vendeuse de matelas au marché de Kadutu, mais aujourd’hui je reste à la maison depuis que ma marchandise ait été pillée par des inconnus. C’était un jour avant que notre ville tombe sous le contrôle des nouvelles autorités qui la dirigent en ces jours. Je suis sans aide et cela m’apporte beaucoup de réflexions, je me souviens de mon mari qui est décédé il y a de cela trois ans, et je prend seule ma famille en charge. Je me pose parfois des questions qui restent sans réponses et cela me met mal à l’aise », a-t-elle témoigné.

Selon la présidente de l’association Stop au Suicide-RDC, madame Lumière Singay, plusieurs femmes rurales tout comme celles qui vivent dans différentes villes de la province du Sud-Kivu, souffrent des traumatismes causés par l’exposition directe à la violence, les bombardements, ou la perte de membres de leurs familles, ainsi que des troubles anxieux et dépressifs.

A l’en croire, ces traumatismes liés aux émotions et au sentiment d’insécurité accru sont souvent à la base des cas de suicide qui sont signalés dans différentes entités de la province du Sud-Kivu et dont les femmes sont victimes.

« Les femmes sont plus touchées par ce problème de santé mentale, parce qu’elles traversent des moment très difficiles en cette période de guerre, et nous pensons qu’une attention particulière devrait être faite aux femmes parce que souvent les hommes ont beaucoup des moments de détente pour se déstresser, contrairement aux femmes qui sont souvent à la maison avec des enfants, pourtant la solitude favorise les problèmes de santé mentale. Avec la situation à laquelle fait face la province du Sud-Kivu, souvent, la femme n’a pas l’habitude de prendre soin de sa santé. Elle privilégie la santé mentale de son mari et de ses enfants, et cela fait qu’elle se retrouve affectée. La guerre vient aggraver la situation de stress et des traumas que les femmes développent quotidiennement, et chose étonnante est que   ces dernières souffrent et n’ont pas d’aide pouvant leur permettre de toujours garder leur santé mentale saine», Confie Lumière Singay.

La santé mentale des femmes rurales cultivatrices, poursuit Singay, est plus affectée par les affres de guerre car, ces femmes qui se rendaient aux champs, se retrouvent actuellement dans des conditions déplorables, et se voient sans occupation, une situation qui vient aggraver davantage les problèmes liés à leur santé mentale.

« C’est vrai qu’il faut avoir des moyens pour se faire écouter, pour faire la thérapie quand on développe des symptômes de problèmes de santé mentale, or les femmes n’en ont pas, elles, qui n’avaient pas d’autres occupations que leurs activités champêtres, se trouvent aujourd’hui dans des situations des stress et traumatismes qu’elles développent du jour au lendemain », Indique cette experte en santé mentale.

Lumière Singay encourage les femmes à se faire écouter, à parler de leurs problèmes aux proches plutôt qu’à les affronter seules, à transformer les défis en opportunités et à garder toujours l’espoir et la confiance en soi .

La présidente de l’association Stop au Suicide-RDC, exhorte les femmes à prendre soin d’elles, en faisant des thérapies, la pratique du sport, des activités créatives et à toujours avoir un esprit de gratitude positive.

« Pour prévenir des problèmes de santé mentale en cette période de crise économique et sécuritaire, nous demandons aux femmes à se lancer dans des formations professionnelles gratuites qui sont organisées dans certaines organisations de la place. Au gouvernement à travers ses services techniques dans le domaine de la santé mentale, de prendre sérieusement en charge les femmes qui souffrent des pathologies de santé mentale », a-t-elle ajouté.

Selon le programme de la santé mentale (PSM), dans la province du Sud-Kivu, les statistiques au premier trimestre 2025 révèlent 118 379 cas de malades mentaux et dont la majorité des victimes sont des femmes. Ce rapport du PSM dresse un bilan de 10 888 cas soit 9,2% des troubles des stress post traumatique , la dépression 6171 cas soit 5,2%, toxicomanie 2437, soit 2%, ainsi que 91 cas de suicide.

Dans un entretien avec Jambordc.info ce vendredi 10 octobre 2025, en marge de la célébration de la journée internationale de la santé mentale, Le professeur Théophile Kashinzi, enseignant de psychologie à l’Université Officielle de Bukavu et membre du programme de santé mentale au Sud-Kivu, souligne que dans le contexte actuel marqué par la guerre, des catastrophes naturelles, des urgences et traumatismes affectent négativement la santé mentale des femmes, d’où la nécessité d’une attention particulière vis-à-vis de cette catégorie des personnes.

« Le programme santé mentale en collaboration avec ses partenaires, est en train de mener des actions de sensibilisation de la communauté et particulièrement des femmes pour les amener à comprendre la santé mentale et ses symptômes mais aussi à les amener à développer des mécanismes de résilience pour faire face à ces problèmes. Il est vraiment important d’avoir une attention particulière vis-à-vis de cette catégorie de personnes qui sont de plus en plus vulnérables », indique-t-il.

Il laisse entendre que le programme de santé mentale avec d’autres services de la santé ont déjà procédé à la mise en place des structures de prise en charge des patients des maladies mentales et que les femmes sont aussi concernées.

« Au niveau de Bukavu et d’Uvira, nous avons des centres de santé spécialisés pour la prise en charge des problèmes de santé mentale. Dans ces structures de santé, nous avons déjà installé des psychologues qui sont soutenus par des APS, pour la prise en charge et l’accompagnement psychosocial des personnes, y compris les femmes, qui présentent des problèmes de santé mentale », Souligne-t-il.

Le professeur Kashinzi invite cependant, les femmes qui souffrent de problèmes de santé mentale en cette période où le pays est en guerre, de se rendre aux centres de santé de prise en charge et d’éviter l’automédication.

Il appelle également les femmes à éviter la consommation de boissons fortement alcoolisées, sous prétexte qu’elles gèrent leurs stress.

 » La consommation de boissons fortement alcoolisées, la toxicomanie n’est pas une bonne stratégie de gestion de problèmes ou de stress. Ceci peut provoquer plutôt des troubles du comportement. C’est pourquoi nous invitons les femmes à se rendre aux centres de prise en charge des problèmes de santé mentale et d’éviter la consommation abusive des boissons fortement alcoolisées qui est nuisible à leur santé et peut provoquer d’autres troubles mentaux », insiste le professeur Théophile Kashinzi.

De son côté, la psychologue au sein du réseau des femmes pour les droits et la paix (RFDP), Madame Blandine Mugoli, souligne que, la guerre et des conflits armés, impactent négativement sur la santé mentale de toute la communauté et particulièrement celle des femmes selon qu’elles soient dans la ville ou dans les territoires. Selon elle, parmi les causes qui font que les femmes développent des maladies mentales, on signale la perte de leurs propres emplois ou ceux de leurs maris ainsi que la pauvreté qui s’est accru au vu de la réduction des mouvements entre les territoires et les villes.

 » Par rapport aux femmes urbaines, nous pouvons signaler la perte d’emplois ou ceux  de leurs maris, cela fait à ce qu’elles se trouvent sans occupation avec des projets interrompus. Le stress quotidien suivi de la peur du lendemain impacte significativement la santé mentale des femmes, qui sont appelées à subvenir aux besoins de leurs familles mais dont les ressources sont limitées suite à la perte d’emploi »,  révèle-t-elle. Ceci avant de faire savoir que les cas de tueries en ville surtout ceux des hommes, impactent aussi psychologiquement plusieurs femmes, se demandant si ça ne sera pas le tour de leurs maris ou leurs fils.

 » (…) Les incursions nocturnes sont aussi stressantes pour les femmes qui sont naturellement protectrices », poursuit la psychologue Madame Mugoli.

Elle estime que le fait de passer les nuits dans la brousse ne laisse pas les femmes rurales stables mentalement, car à l’en croire, ces femmes vivent plus les effets de la guerre que celles qui vivent dans la ville étant donné que dans les territoires, il s’observe des affrontements réguliers.

Selon Madame Blandine Mugoli, pour accompagner les femmes victimes des traumas, stress et d’autres pathologies liées à leur santé mentale, son organisation RFDP, met en place des activités de détraumatisation en offrant aux femmes et filles les espaces d’échange sur le vécu, de relaxation et sur comment prendre soin d’elles-mêmes.

 » Le réseau des femmes pour les droits et la paix assure aussi la prise en charge psychosociale individuelle et en groupe, des survivantes des violences basées sur le genre (VBG), il sensibilise les communautés sur les diférentes thématiques en lien avec la protection et les VBG ainsi que sur les droits des femmes, le RFDP organise aussi des dialogues avec les hommes pour une masculinité positive », renchérit la psychologue Blandine Mugoli qui s’est confiée à Jambordc.info.

A cette dernière d’ajouter que, son organisation offre la prise en charge holistique auprès des survivantes des VBG, elle organise par ailleurs les activités de relèvement communautaire pour que les plus fortes soutiennent les plus faibles et que toutes deviennent des actrices de changement. Ceci pour permettre aux femmes de prévenir des stress afin de garder leur santé mentale saine pour leur bien-être, celle de leurs familles et de toute la communauté.

Blandine Mugoli plaide pour l’orientation des femmes en besoin des soins médicaux vers les structures d’aides qui offrent gratuitement les soins médicaux. Elle plaide également pour l’appui des structures médicales en intrants les plus sollicités pour sauver des vies.

 » Nous pensons que, l’État congolais devrait poursuivre avec la gratuité de la maternité et des soins de santé primaire, promouvoir le bien-être familial afin que chaque famille ait les moyens pour subvenir à leurs besoins dont ceux de la prise en charge médicale », a-t-elle martelé.

Elle pense également que l’appui des cadres de concertation provinciale pour la santé mentale stable et saine des femmes, devrait aussi faciliter l’accès à la prise en charge des femmes qui souffrent des maladies mentales.

Plus d’un observateur estime qu’actuellement, la crise économique entraîne les problèmes de santé mentale chez les femmes, une situation qui pousse certaines d’entre elles au suicide.

Dans la nuit du vendredi 07 au samedi 08 novembre 2025, une femme d’environ 26 ans répondant au nom de Madame Immaculée M’Karhatwe, s’est suicidée, dans le village de Kamakombe en groupement de Bugorhe  en territoire de Kabare.

Selon la société civile locale qui nous livre l’information, la victime, mère de trois enfants, a mis fin à ses jours quelques jours après le départ de son mari  à la recherche du pain quotidien.

Cette structure citoyenne appelle les autorités politico-administratives et sanitaires, ainsi que les acteurs de la santé mentale, au renforcement de la sensibilisation communautaire et au soutien psychologique afin de prévenir de tels actes tragiques.

Il sied de signaler qu’un autre cas de suicide a été enregistré ce mercredi 12 novembre 2025 dans le sous-village Kabamba, village Kamakombe, toujours dans le groupement de Bugorhe en chefferie de Kabare au Sud-Kivu. La société civile locale sous le truchement de son membre Innocent Nyakura qui nous livre l’information, indique qu’il s’agit d’une femme âgée de 30 ans qui s’est donnée la mort par pendaison. Cette dernière vivait à Kolwezi avec son mari et leurs enfants, ceci avant de revenir récemment dans sa famille à Kavumu pour des soins médicaux.

La victime connue sous le nom de Kinja Bujiriri était mère de trois enfants de bas âge. Innocent Nyakura fait savoir que la véritable cause de ce drame reste pour l’instant inconnue, mais certains habitants du milieu évoquent l’accumulation des stress dus au contexte de guerre dans leur entité.

Cet acteur de la société civile de Bugorhe laisse entendre que cette entité de Kabare avait une clinique juridique qui s’occupait des personnes qui avaient des problèmes psychologiques, mais suite à la guerre, les activités de cette clinique sont aux arrêts.

 » Avant que ce cas de suicide ne soit enregistré dans notre groupement de Bugorhe, nous avions une clinique juridique qui aidait les personnes qui présentaient des problèmes psychologiques mais malheureusement, suite à l’insécurité orchestrée par la guerre, cette clinique ne fonctionne pas actuellement. Et nous pensons que c’est un manque à gagner pour les femmes et toute la population. Ces cas récurrents de suicide seraient causés par les problèmes financiers signalés en cette période de guerre », a-t-il indiqué.

Il importe de noter par ailleurs qu’en cette période de la guerre, la santé physique de ces femmes victimes de cette situation déplorable, n’est pas aussi épargnée, on signale des blessures physiques et décès causés par la violence directe, les problèmes de santé sexuelle et reproductive, y compris les grossesses non désirées, les infections sexuellement transmissibles et la mortalité maternelle. Ceci nécessite une implication active des autorités compétentes, afin de barrer la route aux problèmes qui affectent la santé mentale et physique des femmes.

Moïse Aganze

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.