Alors que la ville de Goma, chef-lieu du Nord-Kivu, vit sous occupation du mouvement rebelle M23 depuis janvier 2025, l’accès à l’éducation devient un luxe inaccessible pour de nombreuses jeunes filles. Depuis la chute de plusieurs localités environnantes, la vie quotidienne s’est profondément dégradée : économie paralysée, familles déplacées, écoles détruites ou fermées.
Les pillages qui ont suivi la prise de la ville de Goma ont fait perdre à de nombreuses familles leurs maigres biens. Les institutions financières, banques, coopératives d’épargne et certaines entreprises ont été contraintes de fermer leurs portes sur ordre de la Banque centrale, aggravant une crise économique déjà étouffante.
Dans ce contexte, l’école devient un privilège réservé à quelques rares enfants.
Des rêves brisés
Malgré la situation sécuritaire, le gouvernement tente de maintenir la politique de gratuité de l’enseignement, mais celle-ci ne concerne que le niveau primaire. Au secondaire, les parents doivent encore payer les frais scolaires — un effort devenu impossible pour la majorité d’entre eux. Dans le quartier Ndosho, Clarisse, 15 ans, vend du charbon le long d’une route poussiéreuse.
« Avant, j’allais en 2ᵉ secondaire. Mais quand la guerre a commencé, mon père a perdu son travail. Ma mère dit qu’il n’y a plus moyen de payer l’école. Maintenant, je travaille pour qu’on mange », raconte-t-elle d’une voix résignée.
Autour d’elle, d’autres adolescentes partagent le même sort. Mariette, 16 ans, vend des beignets près d’un marché improvisé. Ses cahiers, restés sous son lit, sont couverts de poussière. « Je voulais devenir enseignante, mais aujourd’hui je n’y crois plus. Même si les écoles rouvraient, qui paierait mes frais ? Nous ne mangeons déjà pas tous les jours. »
Non loin de là, Grâce, 13 ans, garde son petit frère sur ses genoux à l’ombre d’un mur fissuré. « Quand j’entends la cloche d’une école au loin, j’ai mal au cœur. J’aimerais retourner apprendre, mais maman dit que c’est fini pour cette année». « C’est comme si la guerre avait volé notre avenir », murmure Clarisse. « Même quand on veut apprendre, il n’y a plus d’endroit sûr, plus d’école, plus d’argent. »
Les filles, premières sacrifiées
Les familles qui peinent à joindre les deux bouts font souvent un choix douloureux : celui de privilégier la scolarité des garçons. « Dans plusieurs quartiers périphériques de Goma, on observe une baisse d’environ 40 % du taux de fréquentation des filles dans les écoles secondaires », explique Armelle Kahindo, coordinatrice de l’organisation Femme et Développement (FD). « Les parents pensent que les garçons doivent poursuivre les études car les filles, elles, se marieront un jour. C’est une vision discriminatoire mais encore très répandue », déplore-t-elle.
Pour Sakina Kahambu, mère de quatre enfants, le chômage et la crise économique sont les principaux obstacles à l’éducation.
« Avant, mon mari travaillait comme maçon. Aujourd’hui, tout est arrêté. Même nourrir nos enfants est devenu difficile. Payer l’école, c’est impossible».
L’éducation, un droit fondamental menacé
Selon l’UNICEF, plus de 250 000 enfants ont été déscolarisés dans la province du Nord-Kivu depuis la reprise des hostilités, dont une majorité de filles. Un chiffre qui illustre une crise silencieuse : celle de l’éducation en temps de guerre.
La Constitution de la RDC, en son article 43, garantit à tout enfant le droit à l’éducation. Ce droit est également consacré par la Convention relative aux droits de l’enfant (article 28), ratifiée par la RDC.
Mais sur le terrain, ces textes restent lettre morte. « Priver un enfant d’éducation, c’est compromettre tout un avenir et fragiliser toute une société », déclare Me Chantal Bisimwa, défenseure des droits humains à Goma. « L’État doit garantir l’accès à l’école, même en période de conflit, par des alternatives éducatives ou des appuis aux familles vulnérables. »
Une urgence éducative et humanitaire
Dans une ville où plusieurs écoles servent désormais d’abris pour les déplacés ou de positions militaires, la survie prime souvent sur l’éducation.
Les organisations locales appellent à des programmes d’urgence pour la reprise des cours, notamment à travers la mise en place d’espaces d’apprentissage temporaires et le soutien aux familles appauvries. « Il faut que la guerre cesse, que les banques et commerces rouvrent pour relancer l’économie locale. Cela permettra aux parents de mieux prendre en charge l’éducation de leurs enfants, surtout des jeunes filles », plaide Sakina. Pour Clarisse et ses camarades, l’espoir demeure, fragile mais tenace. « Si la paix revient, je retournerai à l’école », dit-elle en souriant timidement. « J’aimerais devenir infirmière, aider les autres… et montrer qu’on peut encore rêver, même ici. »
Gabriel ACIRUSHOKOLIRE et Fabienne Kaindo (JDH)


