Uvira : un retour prudent des activités dans les espaces publics

À peu près une semaine, des rues sont de nouveau balayées, quelques commerces rouvrent prudemment et les habitants réapparaissent peu à peu dans l’espace public à Uvira (Sud-Kivu), tandis que l’issue du conflit qui l’a récemment frappée demeure incertaine.

Uvira, qui avait servi de chef-lieu provisoire de la province du Sud-Kivu avant d’être passée mercredi 10 décembre sous le contrôle du mouvement rebelle AFC/M23 s’est réveillée dans un contexte d’escalade plus large qui a déplacé les combats vers le sud de la province et au-delà, ravivant les craintes d’une instabilité accrue le long des principaux axes humains et commerciaux.

ETJ, Ecole Technique des Journalistes pour la formation des journalistes

La reprise des activités, confiée par des habitants à notre rédaction ce mardi, relève moins d’un retour de confiance que d’une mise à l’épreuve : celle de savoir si le calme peut durer.

Un retour prudent

ETJ, Ecole Technique des Journalistes pour la formation des journalistes

Tôt le matin, quelques jours après que la rébellion a affirmé s’être emparée de la ville, des groupes d’habitants sont sortis dans plusieurs quartiers pour nettoyer les routes principales, balayer les rues et dégager les débris laissés par les récents combats. Ces opérations de salubrité ont constitué l’un des premiers signes visibles d’un redémarrage prudent de la vie publique.

« C’est la première fois que nous sortons depuis les affrontements,» a expliqué Ndugu Bahambwe, habitant du quartier Kalundu, un balai à la main, soulignant que « nous avions peur, mais nous voulons aussi montrer que la vie doit continuer».

Selon lui, ce nettoyage visait à préparer une éventuelle reprise des activités économiques dès la semaine prochaine, « si la situation reste calme».

Cette prudence dépasse les craintes individuelles. Carrefour commercial majeur du Sud-Kivu, Uvira joue un rôle clé dans les échanges transfrontaliers avec le Burundi, le Rwanda, la Tanzanie et l’Ouganda, notamment pour les denrées alimentaires, le carburant et les minerais. Toute instabilité dans cette ville se répercute bien au-delà de ses limites.

Ce sentiment se retrouve dans l’ensemble de la ville. Si l’atmosphère est plus calme que les jours précédents, la prudence domine les routines quotidiennes, en particulier à la tombée de la nuit. De nombreux commerces restent fermés, les transports publics fonctionnent au ralenti et la plupart des habitants ne sortent que pour l’essentiel.

De jour comme après la tombée de la nuit, ce retour progressif s’opère sous une forte présence des rebelles. Des combattants du M23 sont déployés autour de sites clés et postés aux principaux carrefours.

«La ville fonctionne à nouveau, mais sous surveillance », ont indiqué des habitants. Des impacts de balles et des véhicules endommagés demeurent visibles dans certains quartiers, rappelant à quel point la violence a récemment bouleversé la vie quotidienne : « Il y a du calme, oui, mais un calme fragile », a résumé une journaliste de la place.

Un retour d’alternative

La reprise à Uvira intervient dans un contexte de dynamiques conflictuelles toujours non résolues à l’Est de la République démocratique du Congo.

Ces dernières semaines, les combats entre l’armée congolaise et le M23 se sont étendus à plusieurs territoires de la province du Sud-Kivu, provoquant le déplacement de plus de 500.000 civils, dont plus de 100.000 enfants, selon l’UNICEF, et perturbant fortement l’activité économique.

Située sur les rives du lac Tanganyika et à proximité immédiate de la frontière burundaise, Uvira occupe une position particulièrement sensible : le contrôle de la ville influe directement sur les mouvements de population, les routes d’approvisionnement et les flux transfrontaliers.

L’incertitude quant à la suite du conflit pèse davantage sur les comportements civils que toute déclaration officielle de retour au calme. Pour beaucoup, revenir ne traduit pas un acte de confiance, mais une nécessité.

Jules Mufunyi, qui avait fui Uvira pendant les combats, a raconté que sa famille avait perdu l’essentiel de ses biens en fuyant sous les tirs.

« Nous avons tout abandonné en courant » dit-il. Après avoir appris que la zone avait été sécurisée, il a décidé de reprendre son activité. « Quand nous avons fui, la vie est devenue très difficile. Nous ne savions pas où aller. Je suis revenu et j’ai rouvert pour que les enfants ne meurent pas de faim, » a-t-il témoigné.

Appels au calme, incertitude persistante

Alors que les habitants testent prudemment un retour à la normale, les nouvelles autorités cherchent à projeter une image de stabilité.

Samedi dernier, Lawrence Kanyuka, porte-parole de l’AFC/ M23, s’est adressé à des groupes de jeunes dans plusieurs quartiers, appelant au calme, à la discipline et à la coexistence pacifique. Il a exhorté la jeunesse à éviter la violence, les pillages et les représailles, soulignant que les habitants eux-mêmes, en particulier les jeunes, joueraient un rôle central dans la stabilisation de la ville.

Vendredi dernier, lors d’un point de presse au Conseil de sécurité des Nations Unies, le secrétaire général adjoint aux opérations de paix, Jean-Pierre Lacroix, a averti que la RDC faisait toujours face à une crise sécuritaire et humanitaire profonde, les civils en payant le plus lourd tribut.

Il a estimé que la récente offensive du M23 dans le Sud-Kivu avait « ravivé le spectre d’un embrasement régional aux conséquences incalculables», évoquant un « risque sérieux» de fragmentation accrue à mesure que le conflit se régionalise.

Des analystes et des sources locales ont également averti que la perte d’Uvira pourrait, à terme, ouvrir un corridor vers le sud-Est de la RDC, y compris la province du Haut-Katanga, région économique clé. Des affrontements ont par ailleurs été signalés plus au sud, dans les territoires de Baraka et de Fizi, situés dans la province du Sud-Kivu.

Pour de nombreux civils, cependant, la confiance dépendra moins des discours que de la capacité du calme à s’installer dans la durée.

Un retrait unilatéral annoncé pour favoriser la paix 

Sous pression des États-Unis, l’AFC/M23 a annoncé, ce lundi 15 décembre, le retrait unilatéral de ses forces de la ville d’Uvira. Cette décision est présentée comme un geste de bonne foi et une mesure de confiance en faveur du processus de paix en cours, sous médiation internationale à Doha.

Le mouvement rebelle affirme vouloir donner « toutes les chances de réussite » au processus de paix de Doha, qui a récemment enregistré des avancées notables, notamment avec la signature de l’Accord-cadre de Doha le 15 novembre 2025.

Selon l’AFC/M23, cette décision intervient malgré ce qu’elle qualifie de « provocations continues et d’abus » de la part des Forces armées congolaises (FARDC) et de leurs alliés. Le mouvement explique avoir néanmoins choisi la voie de l’apaisement afin de favoriser une solution durable au conflit qui déchire l’Est du pays depuis plusieurs années.

Le communiqué précise que ce retrait d’Uvira répond également à une demande formulée dans le cadre de la médiation américaine, engagée dans l’accompagnement du dialogue de Doha.

Appel à des garanties sécuritaires

Se référant à des expériences passées, l’AFC/M23 exprime ses inquiétudes quant au risque que ce retrait soit exploité militairement par les FARDC ou d’autres groupes armés pour reprendre le contrôle de la ville, au détriment des populations civiles perçues comme proches du mouvement.

À ce titre, l’AFC/M23 appelle les garants du processus de paix à prendre des mesures concrètes pour assurer :

• la démilitarisation de la ville d’Uvira ;

• la protection des civils et des infrastructures ;

• la surveillance effective du cessez-le-feu, notamment à travers le déploiement d’une force neutre.

Cette annonce de retrait unilatéral d’Uvira constitue une étape symbolique forte dans un contexte sécuritaire et humanitaire extrêmement tendu dans l’Est de la RDC, où des centaines de milliers de civils continuent de vivre dans la peur et le déplacement forcé.

Juvénal MUTAKATO

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